Anne Rothschild

Peinture

Tout commence par un retrait, afin de laisser l’espace pour un monde en gestation. Refaire le chemin du désert. Trouver le refuge d’une chambre intérieure. D’après la Kabbale, le divin ne s’est-il pas ramassé en lui-même pour que la création puisse se déployer ? Travail lent et laborieux. Parfois des heures, des jours s’écoulent devant la feuille nue. Ma main caresse l’épiderme du papier, éphémère comme la vie des végétaux qui le composent. Ma pensée épouse le cours de la sève qui les ont vivifiés. Fibres, feuillage, pousses, nervures, écorces, racines, limon. Du tréfonds de ces plantes jaillissent formes, saveurs et couleurs. Flux et reflux des saisons. Par résonance, un univers respire dans cette feuille, un morceau du Tout. Je songe aux gestes qui ont présidé à sa naissance, aux visages de ceux qui l’ont pétrie, aux relais innombrables qui l’ont convoyée jusqu’à mon atelier. Les accidents de sa texture suggèrent peu à peu des brèches au sein d’un immense corps contre lequel je m’appuie. Infini d’un océan dans lequel je me lance avec le risque de tout perdre. Surface en expansion aux frontières floues. Des figures à peine entrevues s’évaporent. Mes doigts, mes nerfs, mon ventre luttent pour pousser cette chose moite dont je ne sais rien. Lovée dans une sombre caverne, l’ossature d’un monde s’édifie. Tirant sa substance de mon enveloppe et de mon sang, le tissu de l’œuvre se ramifie.

Grâce aux jeux d’encre, peu à peu le pinceau voyage de l’espace fluide vers des terres plus solides. L’eau en se retirant dépose des lais, une série d’énigmes couchées les unes sur les autres. Des formes à la limite de l’impalpable émergent du chaos. Se rassemblent, se morcellent. J’efface, je trace, je gratte, je colle… L’irisation des teintes imprègne l’écru… Mais à chaque étape, l’image menace de se volatiliser. Il faut reprendre, combler les failles, structurer le néant. Etablir un équilibre fragile entre les lignes et les masses. Faire chevaucher les plans, réunir les contraires.

Enfin une tension amoureuse s’installe entre les sommets et l’étendue du ciel… Courbes propices à la rêverie… De fines sources perlent des rochers, des fleuves de lumière coulent entre des sillons irrigués de lettres. L’eau pénètre partout, se transforme. Comme s’écoule le temps, comme génère la Mère. Dans la mouvance des brumes, se fond alors une présence (absence ?) offerte au désir de chacun. Une invitation vers un lointain en perpétuelle formation.

Or la peinture n’a jamais été pour moi rien d’autre que cela. La tentative d’ouvrir un chemin vers l’inconnu, de hisser le regard vers l’insaisissable…