Anne Rothschild

La chambre verte

La chambre verte, installation de cinq techniques mixtes sur papier et d’une sculpture en bois d’olivier

Lors d’un voyage en Thaïlande en 2012, mes pas m’avaient conduite dans un temple. Petit à petit, la sérénité du lieu m’avait envahie Mon regard se posa sur les fenêtres du temple. Elles découpaient un entrelacement de branches et de lianes qui montaient vers le ciel. Ficus, frangipaniers et autres arbres exotiques. Des oiseaux chantaient. L’odeur des offrandes d’encens se mêlait au son du gong. Les arbres évoquaient la vie, ses cycles de naissance, de mort et de renaissance. Durant l’automne 2013, un travail plastique était né de ces impressions. Le monde continuait son bonhomme de chemin.

Puis, l’été 2014 a explosé avec son cortège de violences. L’invasion de l’Ukraine par les troupes russes, le virus d’Ebola en Afrique, la création de l’Etat islamique et surtout le lancement de l’opération par Israël « Bordure protectrice » contre Gaza, qui me touchait de près. Mon travail s’est figé, il me paraissait incompatible avec l’horreur que déversaient les média. Je pensais à ma famille en Israël à qui je venais d’avoir rendu visite, à mes amis palestiniens de Ramallah. Pour les enfants terrés dans les abris, de part et d’autre de la frontière, les cauchemars étaient identiques. Les alarmes, suivies du sifflement des bombes, hachaient leur sommeil. Une roquette israélienne tomba sur une école de l’ONU à Gaza qui accueillait des réfugiés tuant 10 civils, tandis qu’en bordure de la frontière, Daniel, un enfant israélien de quatre ans, qui jouait dans son jardin, était fauché par un obus. Chaque jour apportait son lot d’images d’horreurs et de morts. Les journaux que je gardais s’accumulaient dans mon atelier. Comment pouvais-je continuer à dessiner mes arbres et exprimer le sentiment de quiétude qui en avait résulté ?

Dans un article, paru à la fin de la guerre, un détail, qui pouvait sembler anodin, m’a bouleversée. Un habitant d’un kibboutz à la frontière de la bande de Gaza, qui avait eu ses champs ravagés par les tanks de Tsahal, notait qu‘aucun chant d’oiseau n’avait plus résonné aussi longtemps que les opérations avaient duré. Après la fin des hostilités, l’espace s’était rempli à nouveau de leurs chants…

A reculons, j’ai repris ma série sur les fenêtres du temple thaïlandais. Tout naturellement, des fragments de journaux concernant le conflit sont venus s’insérer dans la texture des écorces. Par ce processus, l’arbre qui était croissance et régénération, exorcisait la violence des écritures. Il transformait le sang mortifère de la guerre en sève vivante.

Il m’a semblé entendre, à nouveau, chanter les oiseaux qui s’étaient tus tout au long du conflit. La colombe, qui avait fuit dès les premiers combats, revenait, tenant entre ses pattes un rêve, celui d’un brin d’olivier. La pulsion de vie, la plus forte, avait repris ses droits.

Anne Rothschild, Vic, octobre 2014